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4 mythes sur les assistés sociaux

Les articles du Détecteur de rumeurs sont rédigés par des journalistes
scientifiques de l’Agence Science-Presse. Les Fonds de recherche du Québec et
le Bureau de coopération interuniversitaire sont partenaires du Détecteur de rumeurs.

Auteur : Agence Science Presse – Catherine Couturier

Les préjugés sur les personnes qui vivent de l’assistance sociale ont la vie dure. Ce n’est pourtant pas par manque d’études sur leur sujet, constate le Détecteur de rumeurs.

Près de 50 % des Québécois auraient une opinion négative des assistés sociaux, selon un rapport déposé à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en 2015. « Chez nous, c’est le rapport à l’emploi qui joue sur les perceptions. On considère qu’ils ne contribuent pas à leur pleine mesure à l’effort collectif par la fiscalité et le travail », explique le professeur en communication à l’Université TÉLUQ, Normand Landry, dont les travaux ont récemment alimenté l’exposition Nous : portrait de l’assistance sociale.

1. « Les assistés sociaux sont paresseux » – Faux

On entend souvent que recevoir de l’assistance sociale serait un choix personnel, ou le résultat d’un manque de volonté ou de motivation. Or, ce jugement nie les causes structurelles du chômage et des problèmes sociaux, souligne un guide de conscientisation produit par le Front commun des personnes assistées sociales et le Conseil canadien de développement social. La pauvreté vient en effet avec plusieurs défis au quotidien. Les mères monoparentales font par exemple face à plusieurs obstacles pour retourner travailler : manque de places en garderie, horaires de travail incompatibles avec les obligations familiales, etc. Des assistés sociaux peuvent vivre avec des problèmes de santé physique et mentale, être victimes de violence conjugale, etc.

D’autres études ont révélé que les personnes assistées sociales n’étaient pas plus paresseuses : l’enthousiasme pour le travail, l’éthique de travail et les aspirations sont les mêmes, riches ou pauvres.

2. « Des fraudeurs » – Faux

En 1985, la Commission MacDonald chiffrait la fraude contre l’aide sociale entre 2 et 3 %, soit l’équivalent de ce qui est observé pour l’assurance-emploi. Le Devoir publiait en 2014 un reportage sur le sujet : le phénomène restait marginal, avec seulement 3 % de fraude (86 millions $ sur 2,8 milliards $ en prestations).

Les mesures de surveillance auprès des personnes qui reçoivent de l’aide sociale sont par ailleurs nombreuses. De plus, la définition de ce qui constitue une fraude reste floue, et on y inclut des abus qui sont causés par une mauvaise connaissance du système, des erreurs administratives et des erreurs de jugement, peut-on lire dans le guide de conscientisation cité plus haut.

Non seulement les personnes sur l’assistance sociale ne fraudent pas davantage, mais notre vision d’elles est plus sévère qu’envers l’élite qui fait de l’évitement ou de la fraude fiscale, écrivaient deux chercheurs ontariens en 2005. Ça se répercute jusque dans le système judiciaire : « les modèles de détermination de la peine montrent des condamnations plus sévères pour les personnes reconnues coupables de fraude à l’aide sociale, que pour celles reconnues coupables de fraude fiscale ».

3. « Ils font des enfants pour avoir plus d’argent » – Faux

La grande majorité des prestataires des programmes d’assistance sociale au Québec en 2022 sont des personnes seules (78,5 %). Les couples avec enfants sont une minorité (6,4 %), alors que les familles monoparentales représentent 9 % des adultes prestataires. De plus, les enfants ont été « sortis » de l’assistance sociale en 1998. Cela signifie que l’aide sociale n’est plus versée en tenant compte de la présence d’enfants mineurs à charge : il existe d’autres mesures pour cela (allocations familiales, crédits d’impôts, etc).

Les personnes seules sont d’ailleurs plus à risque de se retrouver dans une situation qui requiert d’avoir recours à cette aide financière de dernier recours, selon un document de travail publié en 2020 par Normand Landry et Lena Hübner, doctorante en communications à l’UQAM. Isolées, elles ne peuvent compter sur une autre personne avec qui elles habiteraient pour les aider temporairement.

4. Les Québécois surestiment les coûts ? – Vrai

La majorité des Québécois surestiment largement le coût des programmes d’assistance sociale, a aussi observé Normand Landry. Dans un sondage que celui-ci a mené en 2021, les Québécois croyaient que les coûts des programmes d’assistance sociale accaparaient 21 % du budget du Québec, alors que c’était 3%.

Le nombre de prestataires est par ailleurs en baisse constante depuis une vingtaine d’années, malgré un accroissement démographique. En 1996, 813 000 personnes vivaient de l’aide sociale (incluant les enfants). En juin 2022, c’étaient 310 908 personnes (238 774 ménages).

Des préjugés tenaces

Même une fois informés du fait que le budget de l’assistance sociale représentait beaucoup moins que ce qu’ils imaginaient (3% plutôt que 21%), la plupart des personnes interrogées dans le sondage de 2021 croyaient que les montants devraient être maintenus ou même diminués (37,7 % maintenus, 11,5 % légèrement diminués, 5,8 % considérablement diminués).

Derrière l’idée que des sommes plus élevées encourageraient les gens à rester sur l’assistance sociale, se trouve une méconnaissance des conditions de ces programmes et de la réalité de ceux qui y ont recours. Les prestations sont d’abord établies pour être de 50 à 75 % inférieures à ce qu’on considère comme le seul de pauvreté. Une personne seule et sans enfant apte au travail a droit à 726 $ par mois (donc 8712 $ par année, bien en deçà du seuil de pauvreté d’au moins 25 128 $) : après le loyer et l’épicerie (surtout avec l’inflation des derniers mois), il en reste bien peu.

Il faut savoir qu’à la moindre entrée d’argent, la prestation d’assurance sociale est coupée (le revenu d’emploi ne doit pas dépasser 200 $ par mois, un montant qui n’a pas augmenté depuis 1999). Pour avoir droit à l’assistance sociale, une personne seule doit avoir au maximum 887 $ d’économie au moment de faire sa demande (un couple avec deux enfants, 1807 $), obligeant ainsi d’épuiser toutes ces ressources d’urgence. Une fois l’aide obtenue, les économies et les biens ne doivent pas dépasser un certain seuil, sans quoi les prestations seront réduites ou interrompues. « Ça maintient les gens dans la pauvreté », remarque M. Landry.

« Les Québécois sont très sévères envers les gens considérés aptes à l’emploi », poursuit-il. Ils sont conciliants envers une personne incapable de travailler en raison d’un handicap ou d’un lourd problème de santé, mais les jugements envers le « mauvais » pauvre restent très forts.

Ça s’est même vérifié pendant la pandémie, alors que de nombreux services de dernier recours étaient suspendus (banques alimentaires, friperies). De tous les groupes dont on considérait qu’ils méritaient une aide supplémentaire de l’État en raison du confinement, « les personnes assistées sociales jugées aptes à l’emploi étaient considérées comme les moins méritoires » a écrit M. Landry dans une étude parue en juillet dernier.