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Ukraine: yes, false information can change over time (French version only)

Les articles du Détecteur de rumeurs sont rédigés par des journalistes
scientifiques de l’Agence Science-Presse. Les Fonds de recherche du Québec et
le Bureau de coopération interuniversitaire sont partenaires du Détecteur de rumeurs.

Auteur : Agence Science Presse – Pascal Lapointe

Au premier jour de la guerre, le 24 février, un usager anonyme de Twitter avait prétendu que les bombardements russes en Ukraine ciblaient des « laboratoires d’armes biologiques » américains. Une semaine plus tard, un site qui publie, de son propre aveu, de fausses infos, y a greffé des mots-clefs tirés de la mouvance QAnon. Une autre semaine plus tard, des internautes russes et américains ont faussement prétendu qu’une haute fonctionnaire américaine aurait admis l’existence de ces laboratoires d’armes « biologiques ». Devenus entretemps des laboratoires « chimiques ». Le Détecteur de rumeurs démêle tout ça.

Une « version 1.0 » de cette rumeur avait circulé sur Twitter le 24 février, jour de l’invasion russe de l’Ukraine, au point où le mot-clic #USBiolabs avait brièvement fait partie des « tendances » de Twitter. Un compte anonyme avait publié deux cartes géographiques grâce auxquelles il prétendait prouver que les bombardements russes en Ukraine visaient des laboratoires « secrets » où les Américains préparaient des armes biologiques. Le site complotiste InfoWars avait propagé la « nouvelle ». D’autres internautes s’en étaient emparés pour prétendre que les Américains y avaient créé le coronavirus.

La « preuve » des cartes géographiques allait mourir d’elle-même, à mesure que les bombardements se multipliaient dans des villes n’ayant rien à voir avec ces prétendus laboratoires (voir notre texte précédent).

Néanmoins, l’idée de tels laboratoires avait commencé à circuler dès le 14 février sur la plateforme d’extrême-droite Gab, selon la firme de cybersécurité Pyrra Technologies citée par NBC News. Et une fois lancée, elle n’allait pas arrêter de circuler. Le 2 mars, le site Real Raw News en publiait une version « améliorée », alléguant que ces bombardements visaient des « laboratoires biologiques » ainsi que « des réseaux pédophiles » (une croyance, populaire dans le mouvement QAnon, veut que la planète soit gouvernée par une société pédophile et cannibale). Or, le site en question reconnaît publier avant tout « humour, parodie et satire ». Ce qui n’empêche pas d’autres sites de republier régulièrement les « nouvelles » de Real Raw News sans mentionner qu’elles sont fictives: c’est ainsi que, selon Snopes, cette nouvelle a été reprise telle quelle par au moins deux sites associés à la droite conservatrice américaine.

Et l’idée de « laboratoires américains secrets » fabriquant des armes « biologiques » a tant et si bien circulé, dans les réseaux d’extrême-droite, QAnon et pro-Trump, qu’elle a été évoquée par des politiciens russes. C’est dans ce contexte qu’elle s’est rendue jusqu’à Washington, le 8 mars. Au cours d’une audience du Sénat consacrée à l’invasion de l’Ukraine, la sous-secrétaire d’État Victoria Nuland —numéro trois dans la hiérarchie des Affaires étrangères aux États-Unis— s’est fait demander si l’Ukraine avait sur son territoire des « armes biologiques ou chimiques ». Nuland a répondu que « l’Ukraine a des installations de recherche en biologie » (biological research facilities) — ce qui n’est pas la même chose — et qu’il y aurait des raisons d’être in-quiets que « du matériel de recherche tombe entre les mains des troupes russes ».

Rappelons qu’une « installation de recherche en biologie » ne sert pas à fabriquer des armes, mais que ses chercheurs peuvent y travailler sur des produits ou des pathogènes présentant un certain risque, comme des virus, et dont on préfère qu’ils restent sous clef.

Cette distinction est toutefois disparue de l’article de l’agence de presse russe Tass, qui a titré quelques heures plus tard: « Des laboratoires d’armes biologiques en Ukraine prouvent une activité criminelle américaine, dit une diplomate ». Le même jour, cette même affirmation était reprise par le populaire animateur Tucker Carlson, de Fox News, et à partir de là, par plusieurs autres vedettes de la droite aux États-Unis, dont le fils de Donald Trump sur Twitter. La télé d’État russe a ensuite repris un extrait de l’émission de Carlson, le présentant comme une « preuve » que les États-Unis avaient admis leur culpabilité.

Commentant le tout sur Twitter, la professeure Kate Starbird, de l’Université de Washington, y voit un exemple de ce qu’elle a baptisé dans ses recherches de la « désinformation participative »: c’est ce qui se produit lorsque des gens hauts placés créent une fausse nouvelle et qu’une foule de gens, parmi leurs électeurs ou leurs spectateurs, assemblent des morceaux qui, à leur avis, « prouvent » cette fausse nouvelle. Si son analyse est juste, l’idée des laboratoires secrets serait donc née au sein du gouvernement russe et, à force d’être répétée dans plusieurs coins d’Internet à partir du 24 février, aurait fini, deux semaines plus tard, par pouvoir être utilisée par le gouvernement russe, en la présentant comme une admission du gouvernement américain.

Le commentateur Donie O’Sullivan de CNN décrivait le 9 mars ce type de parcours dans des mots différents : quelqu’un, au sein du gouvernement russe, commence par faire, en coulisses, des « affirmations suggestives », qui sont répétées par les médias d’État, puis par des sites web « sans visage » liés aux services russes du Renseignement, puis par des abonnés sur les médias sociaux « qui poussent l’idée plus loin, construisent autour d’elle, la rendent encore plus fantastique, jusqu’à ce qu’elle soit reprise par les médias officiels russes, et le cycle recommence ».

L’Associated Press a également constaté que, le 10 mars, lorsqu’un compte du gouvernement russe a diffusé une nouvelle version de la théorie du complot — les Américains développeraient secrètement en Ukraine des armes biologiques ciblant des groupes ethniques précis — il a suffi de quelques minutes pour que cette citation apparaisse sur des comptes américains de médias sociaux.

Le 11 mars, une séance du Conseil de sécurité des Nations unies a été consacrée aux accusations russes. La veille, la théorie des armes biologiques ou chimiques avait aussi été reprise par le ministre chinois des Affaires étrangères, qui avait soutenu la demande russe de tenir cette séance aux Nations unies.

Une théorie du complot peut comporter une portion de vérité

Une théorie du complot ne peut jamais être 100% fausse. Elle contient toujours une petite part de vérité, et cette théorie-ci ne fait pas exception: dans les années 2000, du financement américain a permis la création en Ukraine d’un programme de recherche sur la prévention des maladies infectieuses.

Mais ces « laboratoires, installations de santé et sites de diagnostics » n’ont rien de secret: le programme (Biological Threat Reduction Program), qui remonte aux années 1990, fait même partie des partenariats que vante le site web de l’ambassade des États-Unis en Ukraine. Il a fait l’objet de présentations dans des congrès scientifiques. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait visité une « unité mobile » en avril 2020. Et ces établissements sont opérés par l’Ukraine, pas par les États-Unis. Parmi eux, un institut de médecine vétérinaire que des comptes russes sur les réseaux sociaux ont accusé de fabriquer des virus à partir d’oiseaux ou de chauves-souris.

Des accusations similaires avaient d’ailleurs été faites par les autorités russes il y a quelques années à propos d’un laboratoire —lui aussi bien réel — situé en Géorgie, un pays qui, comme l’Ukraine, est une des anciennes républiques de l’Union soviétique. En 2018, une équipe internationale de 23 experts avait inspecté les lieux et rejeté l’idée qu’ils puissent servir à fabriquer des armes biologiques.

Le site géorgien de vérification des faits Myth Detector signalait en 2020 que Moscou accusait à nouveau cette année-là le laboratoire en question, sans fournir plus de preuves qu’avant.

Et même cette cible géorgienne était loin d’être unique: selon ce qu’écrivaient en 2017 deux chercheurs de l’Agence de recherche du ministère suédois de la Défense, il y aurait eu, entre 2013 et 2017, « une augmentation marquée, dans les médias russes et les documents officiels, d’allégations à l’effet que les États-Unis accroîtraient des activités biologiques militaires impliquant le développement d’armes biologiques à la frontière de la Russie ». Faut-il y voir, demandaient les deux chercheurs, une simple portion d’une campagne anti-américaine plus vaste, ou bien une façon de légitimer, pour la Russie, le renforcement de ses propres capacités en matière d’armes biologiques et chimiques?

Dans une analyse similaire publiée en 2021, l’expert en contrôle des armements Milton Leitenberg, de l’Université du Maryland, évoquait lui aussi cette tactique de diversion: autrement dit, la désinformation à l’égard des « laboratoires secrets » aurait pour but, selon lui, de faire oublier le programme russe d’armes biologiques ou chimiques.

Il faut rappeler qu’entre ces deux analyses, en mars 2018, la Grande-Bretagne avait accusé la Russie d’être responsable d’une tentative de meurtre par empoisonnement commise en Angleterre contre un ancien espion russe et sa fille, au moyen d’un agent neurotoxique appelé novitchok. Et qu’en avril 2018, le dictateur syrien, un allié de la Russie, avait perpétré une attaque chimique au chlore contre des civils, tuant près de 40 personnes.