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Researchers from oil companies had predicted global warming very early on? True (French version only)

Les articles du Détecteur de rumeurs sont rédigés par des journalistes
scientifiques de l’Agence Science-Presse. Les Fonds de recherche du Québec et
le Bureau de coopération interuniversitaire sont partenaires du Détecteur de rumeurs.

Auteur : Agence Science Presse – Pascal Lapointe

Les dirigeants des compagnies pétrolières avaient-ils été prévenus, dès les années 1970, de leur responsabilité dans les futurs changements climatiques? La comparution récente, devant les élus de Washington, de quatre de ces dirigeants, a relancé les comparaisons avec leurs homologues du tabac qui, dans les années 1980 et 1990, avaient été accusés d’avoir dissimulé de l’information sur l’impact nocif de la cigarette. La comparaison tient-elle ? Le Détecteur de rumeurs a remonté le temps.

On sait qu’à partir des années 1980, les compagnies pétrolières et gazières se sont engagées dans de coûteuses campagnes de lobbying et de relations publiques visant à nier l’existence d’un lien entre les gaz à effet de serre et le climat, ou visant à combattre toute législation ciblant une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Des journalistes et des chercheurs ont mis à jour, ces dernières années, plusieurs études, rapports et autres documents, qui révèlent que les scientifiques employés par ces compagnies avaient bel et bien mené des recherches, à l’intention des dirigeants ou d’un public élargi, dont certaines avaient prédit avec une étonnante précision ce qui allait se passer. Ce qui suit n’est qu’un échantillon.

1988
Un rapport confidentiel de la compagnie néerlandaise Shell intitulé « The Green-house Effect » admet le rôle dominant qu’ont les carburants fossiles dans la hausse des gaz à effet de serre. Il quantifie même la contribution de Shell à ces émissions. Le rapport d’une centaine de pages conclut entre autres que les changements climatiques auront des impacts qui pourraient être « les plus grands de l’histoire », incluant l’abandon de régions entières par leurs populations et des migrations forcées à travers le monde. Ce rapport, révélé par une enquête journalistique en 2018, émane d’un groupe de travail (Greenhouse Effect Working Group) en opérations de-puis 1981.

Contexte – À la fin des années 1980, le concept était devenu suffisamment embarrassant pour qu’un tel rapport soit classé confidentiel. Quelques années plus tôt pourtant, des chercheurs embauchés par des compagnies pétrolières pouvaient encore, dans certaines circonstances, en discuter ouvertement.

1985
Brian Flannery, un expert en modélisations mathématiques qui a quitté l’Université Harvard en 1980 pour la compagnie américaine Exxon, participe en tant que représentant de l’industrie à une série de rapports publics sur la science du climat, sous l’égide du ministère de l’Énergie. Le volume Projecting the Climatic Effects of In-creasing Carbon Dioxide, qu’il cosigne, conclut entre autres que la Terre aura gagné 1 degré Celsius vers l’an 2000, par rapport aux températures moyennes d’avant la révolution industrielle, et pourrait gagner de 2 à 5 degrés dans le siècle suivant.

1984
Flannery publie dans le Journal of the Atmospheric Sciences, publication avec révision par les pairs, une étude proposant deux modèles pour calculer l’évolution future des changements climatiques.

1983
Deux scientifiques à l’emploi d’Exxon, Brian Flannery et Andrew Callegari, cosignent avec trois experts de l’Université de New York, une recherche dans le Journal of the Atmospheric Sciences portant sur l’impact climatique de l’augmentation future des températures.

1982
Un rapport interne d’Exxon prédit les futurs impacts du réchauffement sur la hausse du niveau des mers, à cause de la fonte des glaces. Il note que, de l’avis de plusieurs scientifiques, « une fois que les effets seront mesurables, ils pourraient ne pas être réversibles ». Le document de 40 pages est semiconfidentiel: la page de garde stipule qu’il est destiné à être « distribué largement » au sein d’Exxon afin de « fami-liariser le personnel avec le sujet ». Il ne doit toutefois pas être diffusé « à l’extérieur ».

Contexte – Ce dernier rapport, de même que d’autres, ont été révélés en 2015 par une enquête journalistique du magazine Inside Climate News, enquête qui lui a valu un Pulitzer, la plus prestigieuse récompense journalistique aux États-Unis. La conclusion de la série de reportages est qu’au cours des années 1980, les modélisations du climat des chercheurs d’Exxon « circulaient largement au sein de la compagnie ». Et « les scientifiques d’Exxon ne remettaient plus en question le fait que l’accroissement du CO2 causait le réchauffement de la planète »

1981
Une analyse pondue à l’intention d’un vice-président d’Exxon, conclut que la hausse des températures commencera à être « visible » dans quelques décennies. Un des dirigeants d’un programme de recherche alors confidentiel (Theoretical and Mathe-matical Sciences Laboratory), Roger Cohen, publie ensuite un memo dans lequel il juge les conclusions de l’analyse trop prudentes et évoque des « effets qui pourraient être catastrophiques, du moins pour une fraction substantielle de la population ». Dès 2030, écrit-il, « les dommages pourraient être irréversibles ».

Le même Cohen écrira l’année suivante : « Au cours des dernières années, un consen-sus scientifique a clairement émergé à propos des effets climatiques attendus d’un accroissement du CO2 atmosphérique ».

1980
Un mémo du département des sciences et technologies d’Exxon résumant la position d’Exxon sur « l’effet de serre » note que la croissance du CO2 dans l’atmosphère est un problème « nécessitant les contributions d’un effort massif et international de recherche ».

1980
Ce comité invite un scientifique de l’Université Stanford, John Laurmann, à donner une conférence sur l’état de la recherche: il y déclare que si la tendance se maintient, la hausse de la concentration de CO2 dans l’atmosphère conduira à une hausse de la température de 2,5 degrés vers 2040, avec « des conséquences économiques majeures », et de 5 degrés vers 2070, avec des « effets globaux catastrophiques »

1979-1983
L’American Petroleum Institute, l’organisation qui représente le gros de l’industrie pétrolière aux États-Unis, coordonne un comité appelé CO2 and Climate Task Force, dont l’existence a également été révélée en 2015. Il inclut des représentants de toutes les grandes compagnies, et son objectif est de suivre ce qui se publie dans la science du climat.

1979
Un mémo révèle qu’en privé, Exxon a réfléchi à cette époque à des scénarios qui permettraient de réduire les effets du réchauffement climatique, si l’industrie prenait ses distances des carburants fossiles et investissait dans les énergies renouvelables.

Cette même année, une autre étude interne évalue que 80% des réserves de carbu-rants fossiles devraient rester dans le sol si l’industrie voulait éviter des « effets dramatiques sur l’environnement » avant 2050.

1978
Exxon lance un ambitieux programme de collecte du CO2 dans les océans, dans le but de mieux comprendre le rôle des océans dans l’absorption de ce gaz à effet de serre.

Contexte – En dehors de l’industrie, les années 1970 sont celles où la recherche scientifique sur le climat se cristallise autour d’un réchauffement planétaire. Contrairement à une croyance populaire selon laquelle les scientifiques de l’époque auraient prédit un « refroidissement global », une méta-analyse publiée en 2008 a plutôt révélé que la majorité de la littérature scientifique, de 1965 à 1979, penchait vers l’hypothèse du réchauffement.

1977
James Black, conseiller scientifique chez Exxon, présente au comité de gestion de la compagnie une revue des connaissances sur l’effet de serre. Il y note qu’en dépit des nombreuses incertitudes entourant les connaissances du moment, il existe un consen-sus scientifique sur l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère dû à l’utilisation des carburants fossiles.

1971
La compagnie française Total avait elle aussi mené de telles recherches, a-t-on appris seulement en octobre dernier. Dès 1971, le magazine de la compagnie, Total Information, destiné aux dirigeants et aux employés, contenait un article intitulé « La pollution atmosphérique et le climat ». On peut y lire (citation tirée de l’étude d’octobre dernier): « Si la consommation de charbon et de pétrole continue au même rythme dans les années à venir, la concentration de dioxyde de carbone at-teindra 400 parties par million autour de 2010 ». Cette prédiction s’est avérée étonnamment juste. « Cette augmentation est inquiétante (…) L’ordre estimé de magnitude est apparemment petit (de 1 à 1,5 degré Celsius) mais pourrait avoir d’importants impacts. La circulation atmosphérique pourrait être modifiée et il n’est pas impossible d’entrevoir au minimum une fonte partielle des calottes glaciaires, ce qui résulterait certainement en une hausse significative du niveau de la mer. »

1968
L’American Petroleum Institute reçoit, de deux chercheurs de l’Université Stanford, un rapport réalisé à sa demande, contenant un avertissement: « Il est pratiquement assuré que des changements significatifs de température auront eu lieu d’ici l’an 2000, et qu’ils pourraient apporter des changements climatiques (…) Des polluants que nous ignorons généralement parce qu’ils ont peu d’effets locaux, le CO2 et les particules fines, pourraient être la cause de sérieux changements environnementaux mondiaux. »

1965
Au congrès annuel de l’American Petroleum Institute, son président, Frank Ikard, commente un rapport, Restoring the Quality of Our Environment qui vient alors d’être publié par l’équipe de conseillers scientifiques du président Lyndon B. Johnson. « L’une des plus importantes prédictions de ce rapport, déclare Ikard, est que le dioxyde de carbone s’ajoute dans l’atmosphère (…) à un rythme tel que, en l’an 2000, l’équilibre thermique sera modifié au point de possiblement causer des chan-gements notables dans le climat ». Il ajoute même qu’un « moyen non polluant d’alimenter les automobiles, les autobus et les camions, va probablement devenir une nécessité nationale ».

1959
Le doctorant en histoire de l’Université Stanford Benjamin Franta, a mis à jour en 2018 la transcription d’une conférence donnée il y a 62 ans par le célèbre physicien Edward Teller — le père de la bombe H — dans le cadre d’un congrès du pétrole tenu à l’Université Columbia. Il y allait d’un avertissement à l’intention des dirigeants des compagnies pétrolières: « chaque fois que vous brûlez du carburant conventionnel, vous créez du dioxyde de carbone (…) Sa présence dans l’atmosphère cause un effet de serre. Il a été calculé qu’une hausse de la température correspondant à une hausse de 10% du dioxyde de carbone serait suffisante pour faire fondre la calotte glaciaire (…) Toutes les villes côtières seraient concernées, et comme un pourcen-tage considérable de la race humaine vit dans les régions côtières, je pense que cette contamination chimique est plus sérieuse que la plupart des gens ne veulent le croire. »