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Détecteur de rumeurs

4 Limits of the Nobel of Science (French version only)

Les articles du Détecteur de rumeurs sont rédigés par des journalistes
scientifiques de l'Agence Science-Presse
Les Fonds de recherche du Québec et
le Bureau de coopération interuniversitaire sont partenaires du Détecteur de rumeurs.

Auteur : Pascal Lapointe

Depuis lundi, les trois Nobel de science — médecine, chimie et physique — ont récompensé le travail accompli par une poignée de sommités. Toutefois, les Nobel ont beau être les prix scientifiques les plus prestigieux aux yeux du public, ils n’en sont pas moins qualifiés, à intervalles réguliers, d’anachroniques, d’inadaptés à la façon de faire la science… et de sexistes. Ces critiques sont-elles justifiées ? Le Détecteur de rumeurs survole quatre de ces critiques.

Une vision passéiste de la science : vrai

Jusqu’au début du XXe siècle, il était possible à une grande découverte d’être le fruit d’un seul scientifique travaillant en solitaire. Aujourd’hui, un article scientifique risque plutôt d’être co-signé par plusieurs dizaines de personnes, voire des milliers, comme celui sur la découverte du boson de Higgs qui, en 2015, comportait 5 154 signatures. Pourtant, la règle d’or des Nobel de science est restée la même depuis 1901 : chaque prix ne peut être attribué qu’à un maximum de trois personnes.

« C’est hautement artificiel et complètement en désaccord avec la façon dont la science se fait aujourd’hui », écrivait en 2013 le physicien américain Sean Carroll, auteur d’un livre sur le boson de Higgs.

Ces prix apportent aux trois gagnants « une attention disproportionnée » par rapport à leur contribution réelle à des recherches qui, en réalité, ont pu s’étaler sur des décennies et impliquer de nombreuses équipes, contestait en éditorial la revue Nature… en 1975.

La controverse a resurgi en 2017 : le Nobel de physique a été décerné à trois des chefs de file de la longue quête qui avait conduit en 2015 à la découverte des ondes gravitationnelles — une découverte dont les résultats ont été signés par plus de 1 000 chercheurs associés à l’observatoire international LIGO. Et, cette semaine, bien que les Suisses Michel Mayor et Didier Queloz soient bel et bien les deux découvreurs de la première exoplanète « officielle », en octobre 1995, une équipe de cinq chercheurs dirigée par l’Américain David Latham avait aussi découvert un mystérieux « compagnon » à l’étoile HD 114762 en 1989.

Certains proposent que les Nobel de science s’inspirent du Nobel de la paix, qui peut être remis à des institutions (Amnistie internationale, les Casques bleus, Médecins sans frontières, etc.) autant qu’à des individus.

Des spécialités ignorées : vrai

Nobel de médecine, de chimie et de physique : telles étaient les grandes sciences, lorsqu’ont été décernés les premiers Nobel. Or, en 1901, la génétique et la neurologie n’existaient pas. Cette dernière fait donc partie des grandes oubliées, au même titre que la géologie, l’océanographie, la climatologie, les mathématiques, la botanique ou l’écologie. La génétique s’en sort beaucoup mieux parce que plusieurs de ses percées ont hérité du Nobel de médecine… ou de chimie : protéine G (2012), catalyse (2010), ribosome (2009), protéine fluo (2008)…

Les mathématiciens en ont pris leur parti, eux qui qualifient la Médaille Fields, créée en 1936, de « Nobel des mathématiques » : des travaux en mathématiques n’ont pratiquement jamais mené à un des trois Nobel de science… quoique plusieurs mathématiciens ont gagné un Nobel d’économie.

Des appels à réformer les Nobel de science ont été plusieurs fois lancés. Des défenseurs des sciences de l’environnement, par exemple, déplorent qu’un prix créé à l’origine pour souligner une contribution « au bien-être de l’humanité », les laisse sur le carreau.

Mais ces appels semblent tomber dans des oreilles de sourds. Réagissant à une lettre ouverte écrite par dix scientifiques — dont un Nobel — en 2008, l’historien des sciences Robert Marc Friedman, de l’Université d’Oslo (Norvège) déclarait : « la Fondation Nobel tient à conserver son image d’imperméabilité aux influences extérieures. »

Des prédictions presque toujours erronées : vrai

Chaque année, les prédictions de la division scientifique de la firme Thomson Reuters — devenue en 2016 Clarivate Analytics — sur les gagnants des Nobel font le tour des médias pendant les jours précédents. Et chaque année, ces prédictions s’avèrent presque toutes fausses.

Il en a été ainsi cette semaine : aucun des cinq gagnants potentiels pointés par Clarivate Analytics pour le Nobel de médecine n’a reçu un appel téléphonique de Stockholm pour lui annoncer la bonne nouvelle. Pas plus qu’aucun des trois « favoris » au Nobel de physique, ni aucun des cinq du Nobel de chimie.

Thomson Reuters se livre à cet exercice depuis 2002 avec des résultats douteux. L’analyste principal de la firme, David Pendlebury, se targue pourtant d’avoir prédit correctement (en incluant les Nobel d’économie) une cinquantaine de personnes depuis 2002. Le problème est qu’ils ont rarement été prédits la bonne année et qu’ils ont généralement remporté le Nobel après avoir été prédits pendant quelques années d’affilée…

Ces prévisions s’appuient sur la mesure dite du facteur d’impact — c’est-à-dire le nombre de citations recensées d’un chercheur dans la littérature scientifique — ainsi que sur l’influence qu’a eu une découverte. Mais comme les lauréats sont souvent choisis pour leur contribution à des percées survenues il y a plus de 20 ans, voire plus de 30 ans, la liste s’allonge…

Les femmes sous-représentées parmi les Nobel de science : vrai

Sur les 9 scientifiques nobélisés cette semaine, aucune femme.

Ce qui, statistiquement, n’est pas étonnant : entre médecine, chimie et physique, la proportion des gagnantes depuis 1901 est d’à peine 3 %.

Sur les huit lauréats de l’an dernier, il y avait certes deux femmes, la Canadienne Donna Strickland (physique) et l’Américaine Frances H. Arnold (chimie). Mais aucune femme n’avait été sur la liste en 2017 et 2016, et une seule en 2015, la Chinoise Youyou Tu, en médecine.

En tout, si on ajoute à ces calculs les Nobel de la paix, de littérature et d’économie, ce sont 52 femmes qui ont décroché une des récompenses depuis 1901. Mais de ce nombre, 31 sont en « littérature » ou « paix », et une en économie, ce qui n’en laisse que 20 dans les trois catégories scientifiques, ou 3 %.

On peut tout au plus sentir une légère progression si on n’analyse que les Nobel de médecine : une seule gagnante avant 1975, puis 5 entre 1975 et 2000, puis 6 depuis 2001. Mais le palmarès est déprimant en physique, avec trois lauréates en 119 ans (sur 210 gagnants) : Donna Strickland, de l’Université Waterloo, en 2018, Marie Goeppert Mayer, en 1963, et Marie Curie, en 1903.

Ces dernières années, des scientifiques et des blogueurs ont plusieurs fois remis le problème sur le tapis. L’une des « candidates » les plus souvent mentionnées, l’astrophysicienne Vera Rubin, dont le travail a contribué à la découverte de la matière noire cosmique, est décédée en décembre 2016. Et un Nobel ne peut pas être remis à titre posthume.

Quelques jours après son décès, le magazine pour adolescentes Teen Vogue avait même rendu hommage à Vera Rubin, côte à côte avec une autre « femme des étoiles » disparue en 2016, l’actrice Carrie Fisher de Star Wars.

Au terme d’une compilation publiée plus tôt cette semaine, le magazine Chemistry World concluait avec amusement que « le lauréat moyen du Nobel de chimie » est un homme de 57 ans, appartenant à une institution de Californie, dont le travail qui lui vaut cette récompense est paru il y a 16 ans… et qui s’appelle Richard, John ou Paul.

En réponse aux critiques récurrentes, le comité Nobel avait annoncé l’an dernier une initiative qui, pour cette institution, était inédite : que chaque personne invitée à soumettre des candidatures prenne désormais en considération la place des femmes et la « diversité géographique ». On ignore si cet appel a eu un impact : les règles de l’Académie royale de Suède exigent la confidentialité des mises en nomination et des délibérations pendant une période de 50 ans.

- Pascal Lapointe

Ce texte est une remise à jour d’un article initialement paru en octobre 2017

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