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Détecteur de rumeurs

Visuels et auditifs, un neuromythe? Probablement

Les articles du Détecteur de rumeurs sont rédigés par des journalistes scientifiques de l'Agence Science-Presse.
Les Fonds de recherche du Québec et le Bureau de coopération interuniversitaire sont partenaires du Détecteur de rumeurs.

Auteur : Agence Science Presse - Kathleen Couillard

La théorie des visuels et des auditifs est très populaire, autant chez les enseignants que dans le grand public. Le Détecteur de rumeurs a toutefois constaté que l'idée qu'il faille varier les styles d'apprentissage en fonction de ces profils ne fait pas consensus chez les scientifiques.

Faits à retenir

- Le concept des profils visuels et auditifs est populaire, mais on peine à le valider
- La perception qu’ont les individus de leur profil ne colle souvent pas à ce que révèlent les tests
- Des tentatives de maillage entre un profil et un style d’apprentissage ne montrent pas d’effets sur l’apprentissage

Les origines de la théorie

En 1975, le neurologue québécois Raymond Lafontaine se serait basé sur son expérience clinique pour affirmer que les gens se divisaient en deux profils neurosensoriels : les auditifs et les visuels. Le concept a ensuite été popularisé grâce au livre Le Principe de Lafontaine, publié en 1979. La même année, des auteurs américains ont publié un livre basé sur cette idée : Teaching Through Modality Strengths—Concepts and Practices. Dans cet ouvrage, les auteurs distinguent trois profils, chacun correspondant à une façon d’apprendre différente: visuel, auditif et kinesthésique.

Plus de 40 ans plus tard, cette approche dite des styles d’apprentissage est plutôt acceptée chez les éducateurs, les parents et le grand public. En 2020, des chercheurs britanniques ont analysé 37 études réalisées auprès de 15 405 éducateurs. Ils ont constaté que 89 % d’entre eux appuyaient cette théorie et que 80 % y avaient recours.

Par contre, les scientifiques peinent encore à valider cette approche.

Un style difficile à déterminer

En théorie, l’existence de trois façons par lesquelles notre cerveau acquiert et traite l’information signifie que cette information est mieux maîtrisée si elle est présentée dans un format « compatible » avec notre profil sensoriel. Par exemple, un élève visuel privilégiera les pictogrammes, les diagrammes et les graphiques, alors qu’un auditif préférera une explication orale. Le kinesthésique, lui, aura besoin de toucher et d’interagir physiquement avec son environnement pour apprendre.

Cette théorie est aussi appelée le modèle VAK (visuel, auditif, kinesthésique) et elle est la plus connue parmi plusieurs modèles de styles d’apprentissage : dans un rapport publié en 2004, des chercheurs britanniques en avaient recensé 71.

Selon des chercheurs américains qui ont réalisé une revue des données scientifiques en 2009, plusieurs études ont démontré que les élèves ont généralement une préférence pour un style d’apprentissage. Autrement dit, si on le leur demande, ils vont eux-mêmes se décrire comme visuel, auditif ou kinesthésique.

Le problème apparaît lorsqu’on tente de valider cette perception. Dans une étude publiée en 2006, des chercheurs ont demandé à des individus quel était leur style d’apprentissage préféré, puis leur ont fait remplir un questionnaire pour déterminer leur style d’apprentissage. Résultat : le style identifié ne concordait avec le style que s’attribuaient les gens que dans 45 % des cas.

Dans le rapport britannique de 2004, les auteurs notaient d’ailleurs qu’il n’y a pas de consensus sur la meilleure façon de déterminer le style d’apprentissage. En fait, la plupart semblent se fier à la préférence rapportée par le participant.

Peu d’effets sur l’apprentissage

Mais même si on accepte que les élèves ont des styles d’apprentissage préférés, ces préférences ont-elles une influence sur leurs résultats scolaires?

C’est ce que prétendent les partisans du modèle des styles d’apprentissages, puisque ce modèle suppose que le mode d’enseignement, pour être efficace, devrait différer d’un élève à l’autre. Cette approche est appelée l’hypothèse du maillage, expliquent les auteurs d’une revue de la littérature scientifique publiée en 2009.

Dès 1995, des chercheurs américains avaient analysé 36 études. Leur conclusion était que les élèves qui avaient reçu un enseignement concordant avec leur style d’apprentissage préféré avaient des résultats supérieurs. En 2005, une autre méta-analyse est arrivée aux mêmes conclusions. Cependant, dans les deux cas, une autre équipe de chercheurs américains (en 1998 et en 2007) a critiqué ces conclusions en raison de la présence de biais dans l’analyse.

La difficulté, notent les auteurs de la revue de la littérature de 2009, est qu’il faut franchir plusieurs étapes pour prouver l’hypothèse du maillage. Il faut d’abord évaluer les élèves et déterminer leur style d’apprentissage. Chaque élève doit ensuite être assigné au hasard à une méthode d’enseignement. Enfin, si l’hypothèse est valide, on devrait observer que les élèves qui ont reçu la méthode d’enseignement correspondant à leur style sont ceux qui réussissent mieux. Or, très peu d’études se rendent jusque-là pour évaluer la validité de la théorie.

En 2012, une nouvelle analyse avait même conclu que la majorité des études utilisant cette approche obtenaient des résultats négatifs.

Dans une lettre ouverte publiée en 2017, une trentaine de professeurs de psychologie, de neurosciences ou d’éducation, insistaient pour dire que les études existantes n’avaient pas trouvé de preuves, ou trop peu, pour appuyer la théorie des trois profils sensoriels. En 2020, dans un texte d’opinion publié sur le site The Conversation, Luc Rousseau, professeur au Laboratoire de recherche en santé cognitive de l’Université Laurentienne en Ontario, en parlait comme d’un neuromythe: même s’il existe des différences dans le développement du cerveau d’une personne à l’autre, écrit-il, cela ne signifie pas qu’un enseignement personnalisé est nécessaire.

« Oui, il est vrai qu’à partir des 100 milliards de neurones dont dispose le cerveau à la naissance, un réseau unique de connexions synaptiques se développe. Par contre, non, ce développement n’individualise pas entièrement le cerveau, au point de le prédisposer à mieux traiter l’information dans une modalité sensorielle dite « dominante ». »

En 2023, dans une autre revue de la littérature, le post-doctorant albertain Stephen Brown concluait qu’aucune des études « n’apporte un soutien empirique » à la théorie du maillage, pour laquelle il emploie lui aussi le terme de neuromythe.

Un enseignement multisensoriel plutôt que personnalisé?

À la défense de l’hypothèse du maillage, les auteurs d’une revue de la littérature sur les styles cognitifs en 2014 écrivaient que ce n’est pas parce que l’hypothèse du maillage n’est pas confirmée que le concept des styles d’apprentissages est pour autant invalide.

Autrement dit, il serait possible qu’une personne ait des approches parfois visuelles, parfois auditives et parfois kinesthésiques. L’idée ne serait donc pas de personnaliser l’enseignement à chaque élève, mais plutôt d’utiliser une variété d’approches.

Les chercheurs soulignent de plus que certains formats sont mieux adaptés à certains contenus, peu importe le style d’apprentissage préféré de l’élève. Par exemple, pour apprendre le tango, il faut exécuter les pas, peu importe qu’on soit visuel ou auditif.

Luc Rousseau soulignait également que les zones visuelles, auditives et kinesthésiques sont interconnectées dans le cerveau: c’est en fait ce qui permet à notre cerveau un traitement optimal de l’information.

Verdict

Même si les élèves peuvent avoir des préférences personnelles sur la façon dont l’information leur est présentée, il n’y a pas de preuves pour conclure qu’adapter l’enseignement aux profils « visuels » ou « auditifs » favorise la réussite scolaire. Tout au plus peut-on convenir que de varier les stratégies d’apprentissage ne peut qu’être bénéfique pour tous les élèves.