Outils de partage

Somnifères associés à un risque accru d’Alzheimer? Plutôt vrai

Le Détecteur de rumeurs est produit par l’Agence Science-Presse, en partenariat avec
les Fonds de recherche du Québec et le Bureau de coopération interuniversitaire

Prendre des somnifères de la famille des benzodiazépines est associée à un risque accru de la maladie d’Alzheimer. Mais pas de panique, ça ne signifie pas pour autant que ces médicaments causent la démence. En effet, ce n’est pas parce qu’il existe un lien entre deux choses qu’il s’agit d’un lien de cause à effet. Explications.

L’origine de la rumeur

En 2014, des chercheurs franco-canadiens publient une étude dans le British Medical Journal dont les résultats ont fortement fait réagir. La prise de benzodiazépines (valium, xanax, etc.) durant plus de trois mois serait associée à un risque accru de développer la maladie d’Alzheimer, pouvant atteindre 51 %.

Pour arriver à ces résultats, les auteurs de l’étude ont analysé les données de personnes âgées répertoriées dans le programme d’assurance médicale de la RAMQ, dont près de 1 800 atteintes d’Alzheimer et plus de 7 000 personnes du même âge qui ne l’étaient pas. En plus d’établir un lien entre l’Alzheimer et les benzodiazépines, l’étude démontrait que les risques augmentaient chez ceux qui prenaient des benzodiazépines pendant de plus longues périodes.

Des chiffres préoccupants

Les benzodiazépines sont fréquemment prescrits pour traiter l’insomnie et l’anxiété. On estime que 10 % de la population canadienne utilise des sédatifs et le taux serait plus élevé chez les personnes âgées.

À l’heure actuelle, environ 564 000 Canadiens seraient atteints de l’Alzheimer ou d’une autre forme de démence, avec à peu près 25 000 nouveaux cas chaque année. D’ici 2031, on prévoit que 937 000 personnes en seront atteintes, du seul fait de la croissance de la population âgée. Si les conclusions de l’étude s’avèrent exactes, une augmentation de 51 % des risques de développer l’Alzheimer suite à l’utilisation de benzodiazépines aurait donc des impacts importants.

Les somnifères en cause? Pas si vite!

Mais établir un lien entre un médicament et une maladie ne prouve pas que le médicament cause la maladie. On peut aussi tout simplement prendre des médicaments parce qu’on est déjà malade ! Cette étude a en effet démontré que les cas d’Alzheimer sont plus fréquents chez ceux qui ont pris ces médicaments pour dormir… alors que l’insomnie et l’anxiété figurent parmi les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer: beaucoup de patients en souffrent avant même que le diagnostic d’Alzheimer soit posé.

C’est ce que pense le Dr Howard Chertkow, neurologue spécialiste de la maladie d’Alzheimer à l’Université McGill interrogé au sujet de cette étude. « Il est probable que la maladie d’Alzheimer précoce soit à l’origine de l’insomnie, ce qui mène à la prescription de benzodiazépines, pas l’inverse! »

Les auteurs de l’étude ont d’ailleurs essayé d’éliminer ce biais en ajustant le groupe de patients atteints d’Alzheimer et le groupe contrôle pour garder uniquement des participants qui ne présentaient pas de signes avant-coureurs de la maladie. Mais, comme le rappelle le Dr Chertkow, les banques de données, comme celle de la RAMQ, sont souvent incomplètes et il est très difficile de savoir rétrospectivement la raison exacte pour laquelle les benzodiazépines ont été prescrites.

Autrement dit, est-ce l’oeuf ou la poule ? En consultant uniquement des dossiers, sans pouvoir interroger à nouveau les patients et leurs médecins sur les raisons ayant mené à la prescription des somnifères, il devient difficile pour les chercheurs de prouver que les benzodiazépines causent l’Alzheimer. Par contre, on sait que l’Alzheimer à son stade précoce peut induire de l’insomnie, ce qui peut inciter les médecins à prescrire des somnifères. Bref, l’usage de benzodiazépines pourrait être seulement un indicateur de la maladie qui est déjà là, mais qui ne sera diagnostiqué que des années plus tard.

Verdict

L’association entre les benzodiazépines et la maladie d’Alzheimer est indéniable, mais le lien de cause à effet n’est pas démontré. Cependant, en raison de leurs nombreux effets néfastes sur la santé et des symptômes de sevrage qui rendent leur interruption problématique, il serait sage de ne pas prendre de benzodiazépines pour une période dépassant 3 mois.

– Eve Beaudin, journaliste scientifique

 

bandeauDetecteur_siteFinal